Tribune/La République des notes ou la faillite morale de l’école ?

« L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde. » — Nelson Mandela
Mais que devient cette arme lorsqu’elle est détournée de sa vocation ? Que reste-t-il de l’école lorsque la note cesse d’être la récompense du mérite pour devenir l’objet d’un commerce, d’un chantage, d’une faveur ou d’une compromission ?
À l’approche de la fin de l’année scolaire, certains établissements vivent au rythme de phénomènes qui devraient pourtant susciter l’indignation collective : vente de notes, harcèlement, chantage, favoritisme, bonifications abusives, relations inappropriées entre évaluateurs et évalués, manipulations diverses des résultats scolaires. Ces pratiques, réelles ou supposées, alimentent les conversations, détruisent les réputations et fragilisent la confiance dans l’institution scolaire.
Or, l’école n’est pas un marché. La note n’est pas une marchandise. Le diplôme n’est pas un produit de consommation. Comme l’écrivait Montesquieu : « Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous. »
Chaque note attribuée sans mérite est une injustice commise contre l’élève qui a travaillé. Chaque faveur indue accordée à l’un est une humiliation infligée à tous les autres.
Lorsqu’un enseignant monnaye son autorité, il ne vend pas seulement une note ; il vend une partie de son honneur. Lorsqu’un élève cherche à obtenir par la séduction ce qu’il n’a pas obtenu par l’effort, il hypothèque son propre avenir. Lorsqu’une administration ferme les yeux sur des pratiques douteuses, elle devient complice de la dégradation morale qu’elle prétend combattre.
Un vieux proverbe africain enseigne : « Le poisson commence à pourrir par la tête. » Les crises morales ne surgissent jamais spontanément. Elles prospèrent toujours dans les silences, les complaisances et les renoncements.
L’école est censée être le lieu où l’on apprend la vérité. Comment peut-elle enseigner l’honnêteté si elle tolère la fraude ? Comment peut-elle enseigner la justice si elle cautionne l’injustice ? Comment peut-elle former des citoyens exemplaires lorsqu’elle s’accommode elle-même de comportements contraires à l’éthique ?
Confucius nous rappelle : « L’homme supérieur est modeste dans ses paroles, mais il excelle dans ses actions. » Aujourd’hui, l’école gabonaise n’a pas besoin de grands discours. Elle a besoin d’exemplarité.
L’une des dérives les plus inquiétantes demeure la banalisation de certaines pratiques. Ce qui scandalise aujourd’hui finit parfois par devenir la norme demain. L’histoire enseigne pourtant que toute société qui banalise la corruption finit par la subir dans toutes ses institutions.
Comme l’affirmait Aristote : « La corruption des meilleurs est la pire des corruptions. » Lorsqu’un enseignant dévie de sa mission, la faute est d’autant plus grave qu’il est dépositaire d’une responsabilité sacrée : former les consciences. L’enseignant n’est pas seulement un transmetteur de connaissances. Il est un modèle. Son comportement enseigne autant que ses leçons. Ses actes parlent parfois plus fort que ses paroles.
L’école devrait être ce sanctuaire où l’enfant apprend que le travail paie davantage que la ruse, que le mérite vaut mieux que le favoritisme et que l’effort demeure le chemin le plus sûr vers la réussite.
Or, lorsque les notes deviennent négociables, le message envoyé à la jeunesse est dévastateur : pourquoi travailler si tout peut s’obtenir autrement ?
Comme le disait Victor Hugo : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison. »
Mais lorsque l’école elle-même devient le théâtre de pratiques contraires à l’éthique, elle cesse progressivement d’être un rempart contre les dérives sociales. L’avenir d’un pays ne se construit pas dans les palais présidentiels, les ministères ou les sièges des grandes entreprises. Il se construit d’abord dans les salles de classe.
Chaque note injustifiée produit un professionnel insuffisamment préparé.
Chaque diplôme obtenu sans mérite fabrique une compétence fictive.
Chaque complaisance d’aujourd’hui prépare les défaillances de demain.
L’ingénieur incapable de construire un pont, le médecin incapable de poser un diagnostic, le magistrat incapable de rendre justice ou l’enseignant incapable d’enseigner sont souvent les conséquences lointaines d’un système qui a préféré les arrangements à l’excellence.
À ceux qui pensent que ces dérives sont sans conséquence, rappelons cette parole de Albert Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »
Le temps est venu de restaurer la sacralité de l’évaluation scolaire.
Le temps est venu de rappeler que la note appartient au mérite et non à l’argent, à la peur, à la séduction ou aux relations personnelles.
Le temps est venu de réhabiliter l’autorité morale de l’enseignant et la dignité de l’élève.
Car une nation qui corrompt son école prépare sa propre décadence.
Et une nation qui protège son école protège son avenir.
L’école gabonaise doit choisir : être le temple du savoir ou le marché des compromissions. Entre les deux, il n’existe aucune troisième voie.
Par Alain BOULINGUI MOUSSAVOU
Docteur en Philosophie
Chercheur, Spécialiste des questions d’éthique, d’éducation et de gouvernance publique




