De la nation arc-en-ciel au gouffre de la xénophobie!

L’Afrique du Sud traverse actuellement sa plus grave crise xénophobe depuis 2008, marquée par les manifestations massives du 30 juin 2026 qui ont poussé des milliers d’immigrés africains à fuir le pays. Ce climat efface peu à peu le rêve d’une « Nation arc-en-ciel » autrefois porté par Nelson Mandela, révélant un paradoxe historique et une profonde fracture sociale.
Les images sont saisissantes et douloureuses pour l’histoire du continent africain. Dans les rues de Johannesburg et de Durban, des milliers de manifestants sud-africains défilent pour exiger le départ des immigrés. Un ultimatum citoyen fixé au 30 juin a plongé la population immigrée dans une peur bleue. Le bilan est lourd : plus de 25 000 Africains (originaires du Malawi, du Zimbabwe, du Mozambique, du Nigeria ou du Ghana) ont été contraints de fuir à bord de bus ou d’avions affrétés en urgence.
Pour un pays dont la liberté a été financée, soutenue et défendue par l’ensemble des peuples africains à l’époque de l’apartheid, voir des Noirs chasser d’autres Noirs constitue un paradoxe historique absolu.
De la mémoire courte à « l’ingratitude » perçue
Pendant les décennies de ségrégation raciale sous l’apartheid, les pays voisins comme la Zambie, le Zimbabwe ou la Tanzanie ont abrité les bases politiques et militaires de l’ANC (Congrès National Africain). Des pays plus lointains comme le Nigeria ont financé des bourses d’études et boycotté des événements internationaux pour étouffer le régime raciste de Pretoria.
Aujourd’hui, le ressentiment d’une partie de la population locale envers les immigrés africains est souvent qualifié « d’ingratitude » par le reste du continent. Les slogans des mouvements xénophobes comme ‘’l’Opération Dudula’’ (qui signifie « forcer à partir » en zoulou) ou le collectif ‘’March and March’’ se focalisent sur une priorité nationale agressive. Les immigrés y sont accusés de «voler les emplois», d’aggraver la criminalité et de surcharger les hôpitaux ou les écoles.
Le bouc émissaire d’une faillite étatique
Cependant, les sociologues et les organisations comme Amnesty Interntional s’accordent à dire que les immigrés servent de boucs émissaires. Le vrai problème de l’Afrique du Sud réside dans l’incapacité de son gouvernement à résoudre les promesses non tenues de la démocratie de 1994. Avec un chômage de masse qui touche plus d’un tiers de la population active, et près de 8 millions de jeunes sont sans emploi. Et les inégalités demeurent criantes trente ans après la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde.
Ajouté à cela, la faillite des services publics avec les coupures d’électricité récurrentes, le manque d’eau et l’insécurité permanente créent un terreau fertile pour le populisme. Plutôt que de blâmer les institutions, la colère populaire se tourne vers la cible la plus vulnérable: le migrant africain.
Nelson Mandela était-il le seul rempart ?
La question de la place de Nelson Mandela dans cet équilibre est cruciale. «Madiba» n’était pas le seul leader à vouloir l’harmonie, mais il possédait une autorité morale unique. Des figures comme l’archevêque Desmond Tutu partageaient cette vision d’une Afrique du Sud inclusive et profondément liée au reste du continent.
Cependant, Mandela était un leader d’exception pour plusieurs raisons: il était un rassembleur mondial et avait cette capacité rare de rassurer la minorité blanche tout en redonnant de la dignité à la majorité noire, empêchant une guerre civile sanglante. Mandela considérait que la liberté de l’Afrique du Sud était incomplète sans celle du reste de l’Afrique.
Depuis son départ et sa mort, le leadership politique sud-africain s’est affaibli. L’ANC a perdu sa majorité absolue et sa légitimité morale. Pour séduire un électorat frustré, de nombreux politiciens locaux (à l’instar des partis populistes ou des coalitions fragiles) utilisent désormais une rhétorique anti-immigration pour masquer leurs propres échecs. Le président actuel, Cyril Ramaphosa, tente de maintenir l’ordre en déployant massivement la police, mais il doit composer avec une base électorale qui exige de «faire passer les Sud-Africains d’abord».
Une blessure pour l’Afrique
L’Afrique du Sud ne chasse pas seulement les étrangers, elle piétine son propre héritage de lutte. En faisant revivre des méthodes qui rappellent cruellement les contrôles d’identité arbitraires de l’époque de l’apartheid, le pays s’isole du continent qui l’a autrefois sauvé.
Mandela n’était peut-être pas le seul leader équilibré, mais force est de constater qu’après lui, la boussole morale de la « Nation arc-en-ciel » s’est brisée. L’Afrique du Sud économique attire toujours, mais l’Afrique du Sud humaine, elle, est en train de se refermer sur elle-même.
Melchior Ndabeyene




