Djihadisme dans le Sahel: les causes sont endogènes!

Le chef de l’État burkinabè a publiquement affirmé que les sociétés sahéliennes sont les premières responsables du terrorisme en raison de leurs propres failles internes. Une sortie qui résonne comme un séisme dans un Sahel accusateur des forces extérieures.
En déclarant : «C’est nous qui avons crée cette situation: la gouvernance, et il faut qu’on se dise cette vérité. Nous avons tout fait pour abandonner certains peuples à cause de nos intérêts égoïstes. Nous avons contribué, quand je dis « nous », je parle de la société, à ce que cette situation arrive », le capitaine Ibrahim Traoré prend le contre-pied des discours habituels.
Alors que le narratif dominant dans l’espace AES (Alliance des États du Sahel) accuse fréquemment l’Occident et les « impérialistes » d’entretenir l’insécurité pour piller les ressources des pays du Sahel, cette autocritique historique du chef de la junte, invite à une profonde introspection.
Pendant des années, la rhétorique officielle et populaire au Sahel s’est cristallisée autour d’un bouc émissaire extérieur. L’incapacité des forces internationales à endiguer la violence a nourri la théorie d’un complot occidental visant à déstabiliser la région.
En crevant l’abcès, le président du Burkina Faso ne nie pas les ingérences géopolitiques, mais il réordonne les priorités analytiques. Le terrorisme n’est pas un virus hors-sol parachuté sur le Sahel, il s’agit d’un phénomène aussi issu des carences structurelles des États africains.
L’injustice sociale, véritable carburant du djihadisme
Pour Ibrahim Traoré, le lit du terrorisme est profondément endogène. Le capitaine, qui rappelle avoir arpenté le Sahel à pied, lie directement l’insécurité à deux maux majeurs : l’absence d’infrastructures de base (écoles, dispensaires, routes) dans les régions périphériques a créé un sentiment d’abandon. A cette réalité s’ajoute la stigmatisation de certaines communautés avec une partie de la jeunesse, marginalisée et frustrée qui estime que les groupes armés sont une alternative de protection ou de vengeance sociale.
Résultat: les mouvements terroristes n’ont eu qu’à exploiter ces fractures préexistantes pour recruter massivement. Ici, l’idéologie religieuse radicale n’intervient souvent que comme un vernis légitimateur sur des colères purement socio-économiques.
Une portée politique double et risquée
Pour autant, cette déclaration parait comme une arme à double tranchant pour Ouagadougou. D’un côté, elle renforce l’image de vérité et de courage politique d’Ibrahim Traoré auprès d’une population fatiguée des promesses abstraites. Elle responsabilise aussi les citoyens et appelle à une refondation globale de la gouvernance locale.
D’un autre côté, cet aveu fragilise la doctrine d’infaillibilité de la transition. Si le problème est d’abord interne et social, la seule réponse militaire -même appuyée par de nouveaux partenaires comme la Russie- montre ses limites. Selon l’indice mondial du terrorisme, le Sahel concentrait encore plus de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024,et le Burkina Faso reste le pays le plus durement touché.
Reconnaître sa propre responsabilité implique de modifier radicalement la stratégie de riposte. Gagner la guerre ne consistera pas uniquement à neutraliser des insurgés dans le désert, mais à réinstaller l’État là où il a fait défaut.
Le défi de la Confédération de l’AES est désormais immense : réussir à concilier une militarisation intensive du territoire avec le rétablissement d’une justice équitable, d’une redistribution des richesses et d’une réconciliation intercommunautaire. En acceptant la responsabilité du chaos, Ibrahim Traoré s’oblige, et oblige ses pairs, à inventer des solutions qui ne s’achètent plus chez les marchands d’armes, qu’ils soient d’Occident ou d’ailleurs.
Blaise Mangady




