Médias: quand les plateformes supplantent les sites médias
Décryptage d'un phénomène qui affaiblit de plus en plus le journalisme

Ce n’est plus une impression, c’est un chiffre. Selon le Digital News Report 2026 du Reuters Institute (Université d’Oxford), qui a interrogé près de 100 000 personnes dans 48 pays, les réseaux sociaux et les plateformes vidéo sont, pour la première fois, devenus la première source d’information dans le monde: 54 % des sondés y accèdent à l’actualité, contre 51 % via les sites et applications des médias eux-mêmes. En ajoutant les chatbots d’IA, ce total grimpe à 56 %.
Ce basculement s’accompagne d’un effondrement de la confiance: elle tombe à 37 % au niveau mondial, son plus bas niveau depuis le début de cette mesure en 2015, avec un recul enregistré dans 29 des 48 pays étudiés. Le paradoxe est frappant : les internautes se méfient de plus en plus des plateformes (la confiance n’est que de 22 % pour l’information vue sur les réseaux sociaux et de 20 % pour les réponses des chatbots) mais s’y informent quand même, faute d’alternative aussi pratique.
Pourquoi les plateformes siphonnent l’audience
Plusieurs mécanismes expliquent ce glissement: l’accessibilité et le format. Un flux permanent, accessible en quelques secondes sur mobile, avec des formats courts, engageants et recommandés algorithmiquement, concurrence directement le rituel du journal ou du 20 heures. 27 % des sondés s’informent via des créateurs spécialisés (le rapport cite l’exemple français d’Hugo Décrypte), et ce chiffre grimpe à 46 % si l’on inclut tous les types de créateurs. Ces figures produisent un contenu qui ressemble à du journalisme -enquête, analyse, mise en contexte- sans en avoir les garde-fous: pas de rédaction en chef, pas de déontologie formalisée, pas de séparation entre l’opinion et le fait.
La panne du référencement.
Le trafic de recherche Google organique vers plus de 2500 sites d’information a chuté de 33 % dans le monde entre novembre 2024 et novembre 2025, et les éditeurs anticipent une baisse de 43 % sur trois ans -un phénomène surnommé «Google Zero», que l’essor des assistants IA pourrait encore accélérer.
La confusion des genres, cœur du problème.
Le vrai danger n’est pas seulement la perte d’audience : c’est la dissolution des repères qui permettaient au public de distinguer une information vérifiée d’un contenu viral. Sur un même fil, un reportage d’agence, l’avis d’un influenceur, une publicité déguisée et une rumeur non vérifiée se présentent avec la même mise en forme, la même autorité visuelle, le même bouton de partage. L’algorithme ne hiérarchise pas selon la fiabilité mais selon l’engagement qu’un contenu est susceptible de générer: colère, indignation, sensationnel.
Résultat : la presse, qui investit dans la vérification, le droit de réponse et la responsabilité éditoriale, se retrouve à armes inégales face à des acteurs qui ne portent aucun de ces coûts. Le rapport Reuters souligne d’ailleurs que 62 % des internautes se disent préoccupés par la désinformation -une inquiétude qui progresse avec l’usage croissant des réseaux sociaux et des outils d’IA, sans pour autant freiner cet usage.
Un cercle qui s’auto-alimente
Ce phénomène nourrit une spirale : le public déplace son attention vers les plateformes; les recettes publicitaires et le trafic des médias traditionnels reculent; les rédactions réduisent leurs moyens d’enquête et de vérification, la qualité perçue de l’information baisse, ce qui alimente encore la défiance ; cette défiance pousse une partie du public à se tourner vers des sources perçues comme plus «authentiques» – souvent des créateurs individuels – bouclant ainsi la boucle.
Une lueur: la demande de repères n’a pas disparu
Le rapport nuance toutefois ce tableau sombre: le public continue de citer l’impartialité et l’indépendance comme des valeurs essentielles, même s’il exprime son insatisfaction envers l’offre actuelle. Autre signal encourageant, 42 % des utilisateurs de chatbots pour s’informer cliquent souvent vers la source d’origine, et ce sont des consommateurs d’information particulièrement assidus. La demande de journalisme fiable n’a donc pas disparu; c’est son accès qui s’est complexifié.
Ce que cela implique pour la presse face à cette «plateformisation» de l’information
Les rédactions expérimentent plusieurs pistes: renforcer les abonnements payants directs pour réduire la dépendance aux plateformes, investir les formats vidéo courts tout en y affichant clairement leur marque et leurs sources, et travailler leur visibilité dans les réponses des IA génératives plutôt que de la subir. Mais aucune de ces réponses ne résout, à elle seule, le problème de fond : tant que l’attention du public reste captée par des environnements où l’exactitude n’est pas le critère de tri, la presse devra se battre pour rester visible sur un terrain qu’elle ne contrôle plus.
Source : Digital News Report 2026




