Politique

Oligui Nguema: ‘’Nous n’allons pas payer pour rien, on paye pour ce qui a été réalisé’’

Le Gabon entame une nouvelle page de son histoire diplomatique. Quinze mois après son élection à la tête du pays, le Président Brice Clotaire Oligui Nguema était en visite d’État en France (20 au 22 juillet dernier). Une étape hautement symbolique dans un contexte où le pays espère restructurer sa dette nationale, transformer son économie locale et est en phase de diversification de ses partenariats. Lors de son séjour parisien, le président gabonais a été interviewé par nos confrères d’Africa 24, d’Afrique Média et de Global Africa Télésud

 

Monsieur le Président, vous avez été décoré du  prix  du courage politique. Pour vous que symbolise ce prix et, surtout,  est-ce que cette distinction vous fait honneur ?

Chers responsables de médias panafricains ici à Paris, je suis ému d’échanger en tant que panafricaniste avec des Africains comme moi et pour comprendre la vision qui est la mienne et celle que je pense de mon pays, vous me parlez du prix, du courage que je viens de recevoir, ce prix je le reçois avec humilité et respect et je le dédie au peuple gabonais, ce peuple qui nous a soutenu depuis la transition, après des élections tronquées, ce peuple qui a eu le courage d’aller à un dialogue national inclusif, ce peuple qui a eu le courage d’aller au référendum, de changer le code électoral pour que les choses se passent actuellement comme dans les grandes démocraties et ce peuple qui a eu le courage d’aller au vote, c’est à lui que je dédie ce prix.

Ce prix, les Gabonais le méritent parce qu’ils ont accepté à un moment donné de notre histoire de tourner la page comme on dit et nous l’avons fait sans effusion de sang, sans heurt, et c’est ce que nous voulons pour notre Gabon et c’est le modèle que nous impulsons pour des générations futures dans notre pays, avoir des élections libres et transparentes.

Monsieur le Président de la République, la dernière fois qu’un chef d’État de Gabon a foulé le sol français en visite d’État, c’était il y a 42 ans. Vous aviez 9 ans. À votre avis, quel est le symbole que votre présence ici en visite d’État porte et puis surtout, quels sont les objectifs que vous vous êtes assignés en partant de Libreville pour marquer ce séjour en France ?

 

Alors le Gabon arrive à Paris 42 ans après pour une visite d’État, nous venons pour un partenariat transparent, équitable, un partenariat plein de souveraineté, un partenariat rénové à notre convenance. Et je pense que cette visite d’État va marquer les esprits parce qu’aujourd’hui, nous voulons discuter d’égal à égal, non seulement avec la France mais avec tous les pays. Nous avons diversifié notre économie, le pays est en chantier et on dit que c’est un Gabon-projets. Il y a beaucoup de projets, des infrastructures qui se réalisent. Nous avons le port en eau profonde de Kobe-Kobe qui est un projet intégré dans l’exploitation de la mine de Bélinga et dans ce partenariat, nous voulons mettre fin aux rentes, nous voulons aller vers la logique gagnant-gagnant, c’est ce que nous voulons et je suis sûr que nous allons y arriver et on va y arriver.

On a fait l’effort de nous réapproprier une partie de notre pétrole, ce qui est inédit en Afrique. Aujourd’hui, je peux vous le dire en toute transparence, ASSALA et la COG (Gabon Oil Company, ndlr) sont devenus les meilleurs producteurs nationaux devant les anciens partenaires historiques et ce défi nous l’avons lancé. Le défi actuel, c’est la transformation locale, transformer  pour créer des emplois, et réduire le chômage.

Pourquoi ne pas aller vers la transformation ? Voilà pourquoi je parle de partenariat rénové, partenariat équitable. Donc 42 ans, le Gabon est arrivé à Paris, pas avec la main tendue, non, c’est pour discuter des projets fiables. Nous avons le fer de Bélinga que nous devons mettre en exploitation, la mine, nous l’avons cédée aux Australiens et aux Chinois, le port en eau profonde de Kobe-Kobe, nous l’avons cédé à une compagnie suisse et française, pour la construction du rail de 405 km, nous l’avons cédée aux Chinois, pour la réalisation des wagons, nous avons cédé aux Américains et pour l’électricité, la partie électricité-énergie, parce que c’est un train électrique qui va améliorer les wagons, nous avons cédé cette partie aux Français. On peut dire que c’est le monde entier qui se retrouve dans le projet  Kobe-Kobe, ce sont toutes les grandes industries qui se retrouvent autour de la mine de Bélinga. Voilà pourquoi je disais, nous avons diversifié nos partenaires, on ne nous impose plus les partenaires, c’est à nous d’aller les choisir et d’assumer l’échec ou la réussite de ce projet. Voilà pourquoi on revient 42 ans ici en France, dans cette visite d’Etat, pour discuter de ces partenariats.

  Alors M. le Président, de concert avec les autres pays du monde, le Gabon va

participer à l’élection du prochain Secrétaire Général des Nations Unies, l’Afrique présente l’ex-président sénégalais, le président Macky Sall, digne fils du Sénégal. Vous en tant que président de la République, en tant qu’Africain et panafricain engagé, quel est votre regard sur cette candidature et quelles sont vos attentes par rapport à cette élection et cette candidature ?

 

Je voudrais d’abord saluer Bassirou Diomaye Faye, président de la République du Sénégal, d’avoir reçu son prédécesseur. C’est un geste de grandeur, un geste qui honore l’Afrique. Et pour avoir vécu au Sénégal en tant que diplomate pendant 5 ans, sous le règne du président Macky Sall, je pense que c’est quelqu’un qui a des bonnes réformes au niveau  des Nations Unies. C’est quelqu’un qui travaille. Et moi personnellement, je crois en lui. Si le Sénégal décide de le soutenir, vous l’avez dit, c’est un digne fils de l’Afrique, pourquoi nous n’allons pas accompagner cette candidature ? Il faut qu’on arrête les mésententes entre Africains, il faut qu’on se serre les coudes pour que l’Afrique évolue. Et je pense que tous les pays africains doivent s’unir et se mobiliser pour accompagner la candidature du président, de l’ex-président Macky Sall, dès l’instant où le Sénégal le positionne. Et je pense, à mon humble avis, que c’est un très bon choix pour l’Afrique.

 

Monsieur le Président,  la perception financière indique surtout que la situation du Gabon se dégrade en suivant les avis de plusieurs agences de notation. Pour vous, quel regard portez-vous sur cette situation ? Et surtout, comment jugez-vous la relation de votre pays avec le FMI, le Fonds monétaire International ?

 

Merci Madame, nous allons parler de la dette. Et j’ai toujours été franc. Souvenez-vous de ce que Sankara disait à l’époque aux Nations Unies : ‘’Pourquoi je paie la dette ? Une dette que je n’ai pas contractée, une dette qui peut être m’a été imposée et que je ne vois pas de réalisations?’’ Vous le dites si bien, la situation se dégrade sur les notations. Mais est-ce que le peuple vit des notations ? Est-ce que le peuple mange les notations ? C’est là qu’il faut se poser la question. Je suis parti aux élections présidentielles pour la première fois dans mon pays, toutes les échéances ont été payées, que ce soit avec la Banque Mondiale, la Bad, l’AFD et autres le FMI. Tout avait été payé. Et pourquoi aujourd’hui il y a cette situation ? Parce que nous avons constaté que certains projets menés avec ces opérateurs n’ont pas abouti, n’ont pas donné l’effet escompté par le peuple. Je peux vous prendre des exemples. Vous avez la route Ndendé-Doussala, 32 kilomètres, financée par ces mêmes banques qui nous dégradent les notes et que nous payons chaque échéance. La route n’est pas réalisée. Dois-je continuer à payer ? Nous avons le projet de l’eau. Regardez au Gabon, les gens se plaignent de l’eau. Oui, je suis attaqué chaque jour pour de l’eau qui n’arrive pas au ménage. Il n’y a pas d’eau au robinet. Savez-vous combien nous avons dépensé pour ce projet ? Nous avons payé 150 milliards de francs CFA pour le projet Piepal, avec les mêmes banques. Et je suis même parti à l’inauguration de ce chantier. On m’a fait croire que l’eau allait revenir au robinet, mais venez à Libreville, il n’y a pas d’eau. Donc pourquoi moi je continue à payer ce projet qui n’a pas d’eau ? L’État gabonais s’est à nouveau engagé pour le même projet, avec Suez, à hauteur de 120 milliards de francs CFA. Donc nous payons deux fois la même chose. Ce que je demande à toutes ces banques que vous citez, c’est de revenir sur la table des négociations. Et de nous dire pourquoi ça n’a pas marché. J’ai demandé au trésor public de suspendre les paiements de ces échéances. Tant que nous ne voyons pas d’eau au robinet, il faut qu’ils viennent négocier. Nous n’allons pas payer pour rien, on paye pour ce qui a été réalisé. Quand vous ne payez pas, on vous sanctionne, on vous dégrade la notation. Mais quand vous payez et que les projets ne suivent pas, vous faites comment ? Depuis le début de la transition, je l’ai dit en toute sincérité, le peuple attend de moi, pas quelqu’un qui paye la dette, ils attendent de moi des projets qui arrivent à bon terme. C’est ce que le peuple attend. Les populations attendent des universités, des écoles, des hôpitaux. Et ça, ça marche. Ça pousse au Gabon. Lorsque nous travaillons avec les autres opérateurs, les routes avancent. Avec ces banques nous avons un problème : les décaissements. Je vais peut-être le dire ici sans langue de bois, il y en a qui sont là pour des projets. Il faut venir signer et vous arrivez à  signer. Lorsque vous finissez de signer, le projet n’a même pas encore démarré, on vous prélève déjà de l’argent. Vous commencez à payer pour un projet qui va démarrer peut-être dans un an ou deux ans. C’est ça le problème. À un moment donné, il faut qu’on se dise des vérités, et je le dis toujours où je passe, il faut que nos banques africaines s’adaptent aux réalités africaines. Parce que nous, les chefs d’État, on a besoin d’aller vite. Il y a l’urgence de satisfaire les populations. Quand je signe pour un prêt, je dois avoir l’argent et je dois voir les chantiers commencer. Mais je ne veux pas signer et on commence à me prélever pour  que le chantier commence un an, deux ans après. Vous avez même certains chantiers où vous signez et vous ne les voyez pas aboutir. C’est celui qui arrive après vous qui bénéficie des résultats. Et cela, je le dis aux présidents de certaines institutions lorsque nous avons échangé. Il faut réformer le système. Il faut comprendre l’urgence des chefs d’État. Il faut accélérer les décaissements pour que les choses avancent. Je vous parle d’une route, Ndendé-Doussala,  32 kilomètres, nous avons payé, mais cette route n’a pas abouti. Je vais peut-être citer ici un opérateur, Ebomaf, que j’ai fait venir à Libreville, qui est en train de me livrer 81 kilomètres de route avec deux péages. Pourquoi on doit continuer à payer ? Il faut que nous nous asseyions autour d’une table et qu’on négocie. Et avec le FMI, je l’ai dit, nous allons arriver à un programme que nous allons signer. Mais je n’ai pas envie d’aller dans un programme si ma dette n’est pas auditée. Donc, c’est nous-mêmes qui allons demander l’audit, c’est moi qui demande l’audit. Je veux savoir sur quoi je signe, sur ce que je dois. Mais je ne veux pas aller dans un programme avec le FMI où il n’y a pas d’audit. On me dit, tu dois tant de milliards, tu dois tant, tu dois tant, mais ce n’est pas audité. On est parti sur trois montants. Lorsque nous avons fait la transition, il y avait un montant, au milieu de la transition, apparaît un autre montant et  aujourd’hui, on vous donne un autre montant. Quel est le vrai montant de cette dette ? Je veux savoir en tant que chef d’État. Et donc, aujourd’hui, je pense qu’il y a des audits qui se font à Libreville. Il y a des cabinets qui sont en train de faire des audits sur notre dette. Et après, nous allons signer avec le FMI. Je suis en phase de travailler avec le FMI, en toute transparence.

 

Monsieur le Président, on parle quand même d’une dette qui dépasse les 70% du PIB et qui met un peu en mal les économies sous régionales. Est-ce qu’il n’y a pas en filigrane aussi un souci de gouvernance des ressources qui sont liées à nos projets?

Voilà pourquoi je dis que je veux l’audit. Certains parlent de 70%, d’autres de 80%. Quel est le vrai pourcentage ? Vous ne le savez pas, moi-même je ne le sais pas. Ce sont des spéculations. Et pourtant, le pays avance. La gouvernance est là. Nous allons vers la digitalisation. Je tape fort sur la corruption, la transparence. Et j’ai demandé à l’administration gabonaise d’être digitalisée dans tous les secteurs. Nous sommes en train de mettre ces modes en place. Nécessairement, ce sont des choses qui prennent du temps. Je vois bien d’autres pays, comme le Bénin, où ça allait un peu trop vite. Mais nous travaillons ensemble en harmonie avec ces Etats pour nous apporter leur expérience de pouvoir digitaliser toute l’administration.

Justement, M. le Président, ce leadership qui a construit une image très proche du peuple depuis votre accession à la magistrature suprême suscite énormément d’engouement auprès des populations africaines. Je suis curieuse d’avoir votre avis, votre regard sur cet attrait que le leadership gabonais a dans le continent et aussi de savoir comment est-ce que vous comptez transformer cette crédibilité politique en mesures concrètes pour le rayonnement de toute l’Afrique ?

Je ne vais pas m’exprimer au nom de tous les Africains. Je suis président du Gabon. Et en tant que président du Gabon, je peux m’exprimer pour mon pays. Ce que je fais, je suis comme ça, c’est ma nature. Je le suis, donc je ne demande à personne d’être comme moi. Je suis franc et sincère avec mes compatriotes. Je joue au football avec eux, je marche avec eux. Donc je ne mets pas une barrière avec les gens. Ce n’est pas mon objectif. Mais après, il ne faut pas que ça gêne les autres. Chacun sait qui il est, chacun se comporte comme il est. Mais en gardant les objectifs.  Nous sommes chefs d’État, il faut encourager les populations, il faut être au milieu des populations. Comment voulez-vous comprendre les problèmes de population si vous n’êtes pas au milieu d’elles ? Vous vous enfermez dans un palais, on vous amène des notes de service, vous les lisez et vous prenez des conclusions sans jamais discuter avec les populations. Quel résultat vous allez avoir ? Dites-moi. Donc il faut qu’à un moment donné que la donne change. Vous savez, on est en Afrique. Aux élections, on fait la campagne électorale. Vous voyez les populations, vous discutez avec elles. Après les élections, une fois que vous avez gagné, on vous dit il faut faire la tournée républicaine pour remercier les populations. Vous avez des conseillers, des financiers qui vous amènent des factures de 15 milliards pour faire le tour du Gabon, pour aller remercier ces populations. Ces 15 milliards ne peuvent pas construire une école ? Et quand on me les a amenées, je me suis dit, mais où va le monde? On m’a dit que  ça se passait comme ça avant. Après une telle élection, le président va saluer les populations, il va remercier les populations. J’ai dit, je ne ferai pas comme les autres. J’ai ma méthode à moi, c’est l’Oliguisme. J’irai seul vers les populations et je vais les écouter. Chaque week-end, chaque samedi, quand je n’ai rien à faire, je prends deux ou trois de ma sécurité et je vais dormir dans un village. Qu’il y ait l’eau et le courant ou pas, je dors dans les villages et Je vis ce que les populations vivent. Parce que quand vous annoncez une sortie, une tournée, vous amenez tout le gouvernement avec vous. Le gouvernement arrive, c’est des fonds qu’il faut payer, ce sont les hôtels et autres. Et après, on vous fait des discours et des discours. Et d’un coup, vous avez les populations qui vous disent Monsieur le Président, ce sont les mêmes qui sont avec vous à Libreville qui reviennent encore faire des discours à notre place. Est-ce qu’on ne peut pas parler ? Vous voyez, quand je vais à l’intérieur du pays, je suis en contact direct avec ces populations. On s’assoit, on se lave, s’il n’y a pas d’eau, on va à la rivière, on se lave ensemble. Donc je vis chaque jour le quotidien de mes populations. Et c’est comme ça que je suis.

Monsieur le Président, quel regard portez-vous sur cette relation aujourd’hui entre la France,  partenaire du Gabon et les pays de l’alliance du Sahel ? Et enfin, Monsieur le Président, quelle est la position de votre pays aujourd’hui dans la crise entre ces trois pays, le Niger, le Burkina Faso et le Mali, avec la France ?

Ce sont mes frères d’armes. Et quand on est frère d’armes, c’est que je suis sincère et  que nous sommes sincères. J’irai même plus loin aujourd’hui. Ce sont mes homologues. Ce sont des chefs d’État. Élections ou pas, il faut les considérer comme des chefs d’État. Chacun dirige son pays. Le moment viendra où ils vont se décider d’aller aux élections. Il ne faut pas forcer la main. Il faut les accueillir comme des chefs d’État en fonction.  Nous sommes tous chefs d’État. Et je le dis avec le cœur, je les porte dans mon cœur. Chacun défend la souveraineté de son pays. Oui. Nous sommes aujourd’hui en France, nous avons des accords. Ces accords marchent. Ils ont accepté la transformation. Ils ont accepté le paradigme. Nous l’avons négocié dans la paix. Maintenant, arrêtez de faire comme si il y avait un conflit entre les États de l’AES et la France. C’est quel conflit ? Ils n’ont pas de frontières. Je pense qu’un jour où ils trouveront le juste milieu et les choses pourront aller. Les changements  politiques, c’est un peu partout en Afrique. Chaque homme a sa politique. Donc ne restons pas figés. Et le changement de politique, le changement d’homme, peut amener aussi de nouvelles situations où on peut créer des rapprochements.

Retranscris par J-Y N

 

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