Pêche illégale : le Gabon en proie aux pilleurs de l’or bleu !

La pêche illégale au Gabon s’étend jusqu’aux limites de sa Zone Économique Exclusive (ZEE), soit jusqu’à 320 kilomètres au large des côtes, et pénètre même profondément dans les aires marines protégées et les parcs nationaux littoraux. Les pêcheurs clandestins ne reculent devant rien : ils franchissent activement les frontières maritimes, coupent leurs systèmes de localisation pour devenir invisibles, détruisent des écosystèmes entiers en capturant des espèces strictement interdites et s’associent parfois à d’autres réseaux criminels transfrontaliers.
Derrière les cartes postales des plages sauvages du Gabon se joue une guerre silencieuse et acharnée. À cheval entre la réserve aquatique du Grand Sud et l’immensité de l’océan Atlantique, les eaux territoriales gabonaises subissent les assauts répétés de flottes clandestines. Récemment encore, l’arraisonnement de trois navires battant pavillon congolais au large de Mayumba, avec plus de 20 tonnes de poissons saisies, a mis en lumière l’ampleur d’un pillage industriel qui menace la biodiversité et l’économie du pays.
Le flagrant délit de Mayumba
L’intervention s’est déroulée en ce mois de juillet 2026, dans le sanctuaire de la réserve aquatique du Grand Sud. À bord du navire ‘’Age of Union‘’ de l’ONG Sea Shepherd Global, une équipe d’élite réunissant des inspecteurs des pêches, des fusiliers de la Marine nationale gabonaise et des agents de l’Agence Nationale des Parcs Nationaux (ANPN) a mené un raid coordonné.
Cinq navires industriels ont été surpris en pleine action illicite. Si deux d’entre eux ont réussi à s’enfuir vers les eaux internationales, trois chalutiers ont été interceptés et déroutés. Les cales masquaient un véritable désastre écologique : 20 tonnes de poissons capturés sans aucune autorisation valide. Ces équipages, composés de marins étrangers (8 ressortissants chinois et 15 congolais), font désormais l’objet de procédures contentieuses strictes menées par le ministère gabonais de la Mer et de la Pêche, au titre du code gabonais des pêches.
Parmi les principales nationalités impliquées dans la pêche illégale des flottes industrielles de pêche au Gabon, on retrouve au premier plan les Chinois, les Congolais (République du Congo) et les ressortissants d’Afrique de l’Ouest.
Le modus operandi des prédateurs des mers
Les enquêtes menées sur la pêche illégale au Gabon révèlent des stratégies de plus en plus sophistiquées de la part des flottes internationales. Attirés par la concentration de poissons dans les zones protégées créées par le Gabon, les chalutiers éteignent leurs systèmes d’identification automatique (AIS) pour s’infiltrer de nuit. De nombreux navires disposant de licences de thon camouflent la capture illégale et massive de requins (notamment le requin bleu, une espèce quasi-menacée) ou de raies protégées, coupant parfois directement les ailerons avant de rejeter les carcasses. Ces pêcheurs illégaux pratiquent le chalutage de fond, une méthode dévastatrice qui consiste à racler le fond marin, détruisant instantanément des écosystèmes entiers qui mettent des décennies à se régénérer. Utilisent des filets interdits et non réglementés, à l’instar des filets en nylon invisible, et pratiquent la mutilation à bord des poissons.
Entre le 1er et le 5 juin 2026, une opération de contrôle ciblée menée dans les eaux de la province de l’Ogooué-Maritime, au large de Port-Gentil, a conduit à la saisie majeure de 244 raies. Des espèces intégralement protégées par la législation gabonaise. Une tortue verte, autre espèce menacée et hautement protégée a été, par la même occasion, découverte dans les filets des contrevenants.
L’impact d’une pratique qui asphyxie l’économie du pays
Les incursions illégales de navires industriels ou de pêcheurs clandestins étrangers dans les zones exclusivement réservées à la pêche artisanale dévastent les écosystèmes côtiers et paralysent l’économie gabonaise.
« Chaque intrusion d’un grand chalutier détruit nos filets et vide nos zones de reproduction. Nous rentrons de plus en plus souvent les pirogues vides, alors que nous prenons tous les risques en mer», indique un responsable d’un syndicat des pêcheurs artisanaux. Lorsque les grands chalutiers industriels vident illégalement les côtes, ce sont les pêcheurs locaux et les femmes commerçantes des marchés de Libreville ou de Port-Gentil qui se retrouvent sans ressources.
La pêche illégale menée par des flottes industrielles étrangères dans la zone économique exclusive (ZEE) du pays engendre un manque à gagner estimé 610 millions de dollars par an (340 milliards FCFA). Contre 12 milliards pour la pêche illégale artisanale pour la même période.
Les Statistiques officielles révèlent que la pêche artisanale au Gabon reste fortement dominée par la main-d’œuvre étrangère, composée de 80% de ressortissants nigérians et à 15% de ressortissants béninois, laissant la portion congrue aux nationaux..
La riposte de Libreville
Au Gabon, est considérée comme pêche illégale, l’ensemble des activités de capture de poissons et de produits halieutiques qui violent les lois maritimes nationales. Elle est qualifiée de pêche INN : illicite, non déclarée et non réglementée.
Face à ce réseau criminel transnational, le gouvernement gabonais a multiplié des stratégies pour lutter contre les pilleurs de l’or bleu. D’abord par l’opération Albacore : ce programme stratégique, qui célèbre ses dix ans associe la puissance publique aux patrouilleurs civils de Sea Shepherd pour maintenir une présence constante sur le front maritime. De plus, le protocole d’accord majeur signé par le Gabon avec l’organisation Global Fishing Watch analyse les données satellites et le renseignement halieutique de la Joint Analytical (JAC) aide à la lutte contre la pêche illégale. Enfin, en collaboration avec l’ONG TryggMat Tracking (TMT), le pays applique l’accord de la FAO sur les mesures du ressort de l’état du port (AMREP), empêchant les navires hors-la-loi de débarquer ou de ravitailler dans les ports gabonais. Mais, malgré tout cet arsenal, quelques failles demeurent.
Dans un pays où la demande nationale en poisson s’élève à 70.000 tonnes par an et que la pêche artisanale légale fournit environ deux tiers de la production locale, la prolifération de la pêche illégale non déclarée et non réglementée et la fuite des captures industrielles vers l’exportation obligent le Gabon à importer massivement le poisson pour nourrir sa population. Pour tenter d’inverser la tendance et de mieux organiser la pêche artisanale, le gouvernement gabonais a mis en place le programme ‘’Gab Pêche’’, une initiative qui consiste à moderniser et à ‘’gaboniser’’ la pêche artisanale maritime et continentale.
Dans son ambition de souveraineté économique et de souveraineté alimentaire, le Gabon cherche à tirer une plus grande valeur ajoutée de ses 800 km de façade maritime en exigeant que les captures soient débarquées et transformées sur le territoire national, générant ainsi des emplois plutôt que d’être exportées brutes vers d’autres marchés. D’où la refonte de certains partenaires internationaux, la modernisation des infrastructures existante et les incitations fiscales et financières initiées par les autorités du pays.
Melchior Ndabeyene
(Sources : ministère de la Mer, de la Pêche et de l’Economie bleue, Agence nationale des parcs nationaux (ANPN), Global Fishing Watch (GFWà, Sea Shepherd Global, Trygg mat Tracking (TMT), WildAid, FAO, Réseau international de suivi, de contrôle et de surveillance, responsables des pêcheurs artisanaux)



