Burkina Faso : les ‘’BIR-C’’, la milice numérique de la junte pour traquer les journalistes
Une enquête exclusive de Reporters sans frontières (RSF) révèle l’existence des Bataillons d’intervention rapide de la communication (BIR-C), une véritable «milice numérique» encadrée par la junte militaire au pouvoir au Burkina Faso pour traquer les voix dissidentes.
L’étau cybernétique se resserre sur les professionnels des médias au Burkina Faso. Dans une investigation majeure publiée par RSF, l’organisation de défense de la liberté de la presse lève le voile sur un réseau tentaculaire de cyberactivistes pro-régime. Baptisé Bataillon d’intervention rapide de la communication (BIR-C), ce groupe orchestrerait des campagnes massives de harcèlement, de désinformation et de menaces de mort à l’encontre de quiconque critique le régime du capitaine Ibrahim Traoré.
Un système de raids et de désinformation industrielle
D’après les éléments recueillis par l’ONG, les BIR-C fonctionnent comme une armée numérique hautement structurée. Leurs modes opératoires mêlent la diffusion de propagande brute, de montages diffamatoires (notamment des deepfakes) et l’organisation de raids numériques coordonnés.
Dans une sorte de harcèlement ciblé, des journalistes, à l’image de la reporter de Sky News Yousra Elbagir, subissent des centaines d’attaques coordonnées en seulement quelques jours. La milice sature l’espace public en utilisant des comptes anonymes, de faux profils imitant des médias reconnus, mais aussi des influenceurs affichés. Le groupe fabrique de faux narratifs complexes, allant jusqu’à diffuser des éléments de langage fallacieux pour lier des pays voisins à des attaques terroristes locales.
Des connexions directes jusqu’au sommet de l’État
L’apport crucial de l’enquête de RSF réside dans l’authentification de boucles de conversations privées (notamment sur WhatsApp). Ces fuites prouvent que ce dispositif n’a rien d’un mouvement citoyen spontané. L’organisation y documente de manière précise l’implication directe de hautes autorités burkinabè, y compris le ministre de la Défense, dans la validation de ces campagnes de dénigrement. Ces révélations mettent en lumière une passerelle dangereuse entre le lynchage virtuel des professionnels de l’information et la répression physique orchestrée par la junte.
La junte assume, la presse s’alarme
Loin de faire profil bas, les autorités burkinabè ont publiquement assumé l’existence et les méthodes de ces activistes. Le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a balayé les critiques de RSF, félicitant les BIR-C en affirmant que leur engagement «fait trembler les impérialistes» et en appelant la population à rejoindre la « défense en ligne » du gouvernement.
Cette réaction officielle suscite une profonde inquiétude auprès des organisations professionnelles régionales. L’Union des journalistes de la presse libre africaine rappelle que les professionnels des médias «ne sont pas les ennemis des pouvoirs publics ». Depuis le coup d’État militaire de septembre 2022, le Burkina Faso s’est effondré au classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF, plongeant à la 110e place mondiale.
Les stratégies des médias locaux pour tenter de contourner la BIR-C
Pour contourner la «milice numérique» de la junte burkinabè -le Bataillon d’intervention rapide de la communication (BIR-C)-, les rédactions locales et les journalistes indépendants adaptent continuellement leurs pratiques de diffusion et de sécurité. Face aux cyberattaques, aux raids coordonnés et au harcèlement de masse orchestré par ce réseau pro-régime, plusieurs stratégies clés sont déployées :
Pour protéger les journalistes des menaces directes et des risques d’enlèvement (à l’image des disparitions forcées ayant ciblé des figures critiques), de nombreuses rédactions locales ont supprimé les signatures individuelles. Les articles sensibles sont désormais publiés sous pseudonyme ou sous le label générique de «La Rédaction».
Les journalistes locaux évitent les canaux de communication traditionnels ou non sécurisés pour échanger avec leurs sources ou leurs équipes. Ils privilégient les messageries hautement cryptées comme Signal ou ProtonMail, tout en appliquant des règles strictes de suppression automatique des messages pour effacer les traces numériques en cas de saisie de matériel.
Afin de faire face aux coupures de sites ou aux signalements massifs de leurs pages sur les réseaux sociaux, certains médias burkinabè s’appuient sur des relais hors du pays. Les contenus éditoriaux sont envoyés via des canaux sécurisés à des confrères de la sous-région ou à des organisations internationales, qui se chargent de les publier sur des plateformes miroirs ou des comptes basés à l’étranger.
Le harcèlement se concentrant fortement sur les espaces publics des réseaux sociaux (commentaires Facebook, X, etc.), des rédactions locales développent des canaux de diffusion fermés sur WhatsApp ou Telegram. Ces espaces permettent de distribuer l’information sous forme de synthèses ou de documents PDF cryptés, limitant ainsi la portée des raids de cyberactivistes et la censure algorithmique induite par les signalements en masse.
Pour Ouagadougou, les membres du BIR-C sont des « Volontaires de la communication » ou des patriotes engagés. Leur but est de mener la guerre de l’information, de défendre la souveraineté du Burkina Faso, de relater les actions du président Ibrahim Traoré et de contrer la désinformation ainsi que les « fausses informations » des médias occidentaux
Depuis le coup d’État militaire de septembre 2022, le Burkina Faso s’est effondré au classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF, plongeant à la 110e place mondiale.
Melchior Ndabeyene



