Le panafricanisme, entre idéal inachevé et récit anti-occidental

Longtemps porté comme une promesse d’émancipation collective, le panafricanisme semble aujourd’hui traverser une crise profonde. Né de la lutte contre l’esclavage, la colonisation et la ségrégation raciale, ce projet politique et intellectuel ambitionnait de rapprocher les peuples africains et leur diaspora autour d’une souveraineté partagée. Mais, à force d’être invoqué dans les discours officiels, les mobilisations numériques et les stratégies de pouvoir, le terme risque désormais de perdre sa substance.
Le panafricanisme historique n’était pas d’abord un slogan contre l’Occident. Des figures comme W. E. B. Du Bois, Marcus Garvey, Henry Sylvester Williams, George Padmore, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Ahmed Sékou Touré ou Julius Nyerere y voyaient un instrument de libération, mais aussi un projet concret : industrialiser le continent, renforcer l’éducation, créer des institutions communes, développer les échanges intra-africains et réduire la dépendance économique. L’objectif était l’autonomie, non l’isolement.
Or, plusieurs décennies après les indépendances, le bilan demeure contrasté. L’Union africaine peine à imposer des décisions communes, les frontières héritées de la colonisation continuent d’entraver la circulation des personnes et des marchandises, tandis que le commerce intra-africain reste inférieur à celui observé dans d’autres grandes régions du monde. La Zone de libre-échange continentale africaine constitue une avancée majeure sur le papier, mais son application demeure lente, freinée par les infrastructures insuffisantes, les intérêts nationaux et les barrières administratives.
Dans ce vide politique et économique, une version appauvrie du panafricanisme prospère : celle qui réduit la souveraineté africaine à la dénonciation permanente de l’Occident, particulièrement de la France, des États-Unis ou de l’Union européenne. Cette critique n’est pas sans fondement. Les relations entre l’Afrique et les puissances occidentales restent marquées par une histoire de domination, des rapports commerciaux asymétriques, des interventions militaires controversées et une persistance des dépendances financières ou extractives.
Mais l’anti-occidentalisme devient un problème lorsqu’il se substitue à un programme. Accuser l’extérieur permet de mobiliser une colère réelle et souvent légitime ; cela ne répond toutefois ni au chômage massif des jeunes, ni aux crises de gouvernance, ni à la faiblesse des systèmes éducatifs et sanitaires, ni aux détournements de fonds publics. Un discours souverainiste qui ne s’accompagne pas de transparence, d’investissements productifs et de protection des libertés publiques risque surtout de servir d’alibi aux pouvoirs en place.
Le danger est également géopolitique. Rejeter l’influence occidentale ne signifie pas automatiquement échapper à toute dépendance. Les partenariats avec la Chine, la Russie, la Turquie, les monarchies du Golfe ou d’autres puissances peuvent diversifier les alliances, mais ils ne garantissent pas, à eux seuls, une relation plus équitable. Le critère décisif devrait être moins l’origine du partenaire que la capacité des États africains à négocier des contrats transparents, à protéger leurs ressources et à transformer localement leurs matières premières.
Le véritable échec du panafricanisme ne réside donc pas dans la survie de son idéal, toujours puissant auprès d’une partie de la jeunesse africaine et diasporique. Il tient plutôt à l’écart entre les proclamations d’unité et la réalité des politiques nationales. Trop souvent, les appels à la fraternité continentale coexistent avec la fermeture des frontières, la méfiance envers les migrants africains, la concurrence entre États et l’absence de mécanismes efficaces de solidarité régionale.
Réhabiliter le panafricanisme exige de lui rendre son ambition initiale. Cela suppose de passer du symbole à l’action : faciliter la libre circulation, connecter les réseaux ferroviaires et énergétiques, soutenir les universités et la recherche, financer les entreprises africaines, renforcer les institutions régionales et faire de la lutte contre la corruption une priorité continentale. Il ne s’agit pas de nier les responsabilités historiques de l’Occident, mais de refuser que cette dénonciation devienne l’horizon unique de la politique africaine.
Un panafricanisme crédible ne peut être seulement contre quelqu’un. Il doit être pour quelque chose : pour la dignité, la démocratie, l’intégration économique, la justice sociale et la capacité des Africains à décider eux-mêmes de leur avenir.
Nelson Tchimbakala




